Zen Road
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Vive la mort !

 

Qui n’a vu ou entendu une émission de télé ou de radio, lu un article dans un journal ou magazine, sur les recherches scientifiques actuelles portant sur le vieillissement et la mort ?


Personnellement, c’est devant un programme de la chaîne National Geographic que j’y fus confronté pour la première fois… Consternation…

 

Oui, quelle ne fut pas ma consternation devant la perspective d’un être humain génétiquement modifié capable de défier la mort, d’une personne au corps rempli de nano-robots qui resterait en parfaite santé pendant des siècles. Restaurer nos vaisseaux, détruire les cellules cancéreuses, éliminer les graisses, rafistoler les organes. Vivre et vivre des centaines d’années, plus de maladies, un corps parfait.

 

J’aime la vie, alors pourquoi n’ai-je pas versé quelques larmes de joie devant les promesses d’un avenir si scintillant ? Ou même divin ?

 

Au premier abord, on pourrait penser que ces recherches ne sont que le prolongement logique du souci de la médecine à maintenir l’être humain en vie le plus longtemps possible. Plus profondément, on pourrait y déceler la quête ancestrale pour un élixir de jouvence ou d’immortalité.

 

Pourtant, ce qui m’est immédiatement apparu en visionnant ce programme, c’est l’énormité de l’égoïsme humain. Un égoïsme mêlé à la peur bien compréhensible de la mort et à l’instinct de conservation.

 

Il est vrai que les scientifiques qui s’attèlent à ces recherches ont une vision matérialiste de l’existence, abordant le corps humain comme une mécanique assez semblable à celle d’une voiture, avec un pilote situé dans le cortex cérébral. D’un côté le corps et de l’autre les fonctions cérébrales. D’un côté l’individu, de l’autre le monde extérieur rempli de « choses » tout aussi mécaniques… C’est pourquoi je commencerai à questionner ces recherches avec des considérations purement matérielles.

 

Nous sommes à peu près sept milliards d’êtres humains sur la Terre. En vivant comme nous le faisons à l’heure actuelle, avec 20% de la population (occidentaux) consommant 80% des ressources, la survie de l’espèce humaine sur la planète est déjà menacée… Maintenant imaginez qu’au lieu de vivre entre 50 et 100 ans, les êtres humains se mettent à vivre plusieurs centaines d’années…

 

être ici, peinture de Guy FaureBien sûr ces considérations ne viennent probablement pas à l’esprit des scientifiques qui ont le nez rivé sur leurs seules expériences et restent ainsi coincés à un niveau purement théorique. Elles ne viennent probablement pas non plus à l’esprit des personnes qui aimeraient profiter de ces avancées scientifiques, car sans doute s’accommoderaient-elles facilement de voir ces avancées ne profiter qu’à une élite dont elles feraient partie.

 

Sinon, en cas de démocratisation, on peut avancer que ceux qui prônent un être humain immortel ou multi-centenaire sont partisans d’un monde où il n’y aurait plus de place pour la procréation. Autrement dit, leur égoïsme, leur attachement maladif à eux-mêmes, est tel qu’ils seraient prêts à voler la place de leurs propres enfants sur cette terre pour pouvoir continuer leur existence.

 

Et qu’en serait-il de l’évolution génétique de l’espèce humaine. Pensons-nous être si parfaits que l’espèce humaine peut tout simplement s’arrêter d’évoluer là où elle en est ?

 

Je dois dire que l’aspect extrêmement positif de ces recherches est la réflexion sur la vie et la mort qu’elles peuvent entraîner chez nous. Qu’est-ce qui meurt ? Pourquoi les choses meurent-elles ?

 

Il n’y a pas besoin de regarder très loin autour de nous pour voir que sans la mort il n’y aurait tout bonnement pas de vie. Je parlais précédemment de la place que l’on laisse à ses enfants en mourrant, mais tout, autour de nous, n’existe que grâce aux échanges constants d’énergie qui prennent place à travers la mort (1). La mort des plantes et des animaux que nous mangeons pour subsister par exemple. La mort des cellules de notre corps qui doivent laisser place à des cellules neuves.

 

Et c’est la même chose partout sur cette terre pour les plantes et les animaux qui se donnent vie les uns les autres, en mangeant, digérant, chiant, mourant, pourrissant, sans parler de tout ce que nous ne percevons pas et qui se produit à l’échelle moléculaire ou atomique.

 

Alors où finit la vie et où commence la mort ?

 

La Vie n’est qu’un échange permanent, une circulation incessante d’énergie qui fait et défait toutes les formes de vies. Finalement, il n’y a pas de mort, il n’y a que la Vie, « Une rivière qui coule incessamment » nous a dit Bouddha Shakyamuni. Ainsi, comment imaginer pouvoir fuir la mort alors que d’une certaine manière tout naît et meurt instant après instant.

 

Abordons maintenant l’aspect plus psychologique du problème. Voici une citation du maître d’origine tibétaine Chögyam Trungpa :

 

« À certaines époques de l’histoire, un grand nombre de gens sont partis à la recherche d’une source de jouvence. Si une telle source devait exister, ce serait vraiment horrible pour la plupart d’entre nous. S’il nous fallait vivre mille ans dans ce monde sans mourir, nous nous suiciderions sans doute bien avant notre millième anniversaire. Et même si nous avions le pouvoir de vivre éternellement, il nous serait impossible d’éviter la réalité de la mort et de la souffrance autour de nous. (2) »

 

Effectivement, même si nous étions truffés de nano-robots ou modifié génétiquement, l’accident, le meurtre ou l’émergence de nouvelles maladies seraient toujours possibles, et donc la présence de la mort dans nos vies resterait inéluctable. Il est possible que même si ces dangers étaient écartés, la mort étant tellement incrustée dans nos chairs et tellement évidente autour de nous que l’angoisse qu’elle entraîne nous étreindrait encore et toujours…

 

Cet humain éternel ne pouvant accepter la possibilité de sa fin, cette angoisse serait même sans doute décuplée et lui rendrait la vie impossible, le ramenant sans cesse à la première vérité énoncée par le bouddha « la vie est dukkha, souffrance », et ceci non pas à cause de la mort, mais à cause de sa non acceptation, à cause de l’attachement névrotique à sa propre existence.

 

Et qui pourrait supporter de vivre des centaines d’années ? L’homme se sent déjà obligé de déployer mille subterfuges pour éviter de s’ennuyer ne serait-ce que quelques minutes, s’escrimant à tenter de combler les néants de sa vie avec toutes les futilités, illusions et inepties qu’il peut trouver.

 

zazen, peinture de Guy FaureEt enfin quelle serait la saveur de la vie sans la mort, quelle serait sa valeur ? Voici une citation du maître zen Taisen Deshimaru :

 

« Si vous partez de la mort pour aller vers la vie, cette vie sera une vie véritable. Tandis que si vous voulez éviter la mort pour retenir la vie, cette vie deviendra mort… »

 

Seul le sage qui vit chaque instant pleinement, comme si c’était le dernier, pourrait peut-être supporter de vivre une éternité, puisqu’il trouve l’éternité- même dans chaque instant.

 

Mais une telle sagesse, fruit d’une profonde démarche intérieure, est-elle possible si l’on n’accepte pas sa condition naturelle d’être vivant, sa place dans l’ordre naturel des choses ? L’être humain pourrait-il atteindre cette sagesse s’il ne savait qu’à chaque instant il peut mourir ? S’il n’avait pour seule certitude qu’un jour s’éteindra la vie qu’il appelle sienne ?

 

« Tout ce qui est né doit mourir. », dit le Bouddha mourant à son disciple Ananda.

 

Guy Faure, Nantes, avril 2009.



 

(1) Disons plutôt mort/naissance, et l’on voit poindre ici Shiva, le dieu de la tradition hindou.

 

(2) Chögyam Trungpa, Shambala, la voie sacrée du guerrier, Paris, Éd. du Seuil, 1990, p. 50.