Zen Road
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Impressionner l’esprit

 

 

Chaque volume des Enseignements réunis de Maître Taisen Deshimaru (l’Intégrale) commence par un avant-propos intitulé « Qu’est ce qu’un kusen? », qui définit la nature et l’objectif de cet enseignement oral lors de la méditation assise (zazen) qui est propre à notre lignée.

 

 

Selon Deshimaru, « parfois l’enseignement est simple, parfois long et développé. Mais ce n’est ni de la littérature ni une conférence. Le maître doit attaquer et impressionner l’esprit ses disciples... L’objectif du kusen n’est pas d’augmenter notre savoir ou notre compréhension. Il doit impressionner le cerveau profond et permettre à l’intuition et la sagesse la plus élevée de jaillir. »

 

 

 

De nombreux kusen sont oubliés avant même que nous soyons sortis du dojo. Certains sont inscrits pour toujours. Et d’autres nous marquent d’une manière peut-être même non voulue par le maître. Les textes suivants retracent un échange entre Philippe Coupey et certains de ses disciples, qui a commencé par un kusen donné au printemps 2005.

 

 

Même si le sujet est manifestement le zen et l’inconscient, l’enseignement, les réponses qu’il a provoquées, et les réactions du maître qui en ont résultés vont bien au-delà du thème original.

 

Vos commentaires sont les bienvenus (voir fin de l’article).

 



Kusen de Philippe Coupey, Dojo d’Auteuil, Paris
le 3 juin 2005

 

Il ne faut pas laisser le subconscient, ou l’inconscient, diriger le conscient. Et pourtant c’est toujours le cas. C’est pour ça que nous pratiquons zazen : pour que finalement ce soit nous, ce soit notre existence ici et maintenant qui domine et pas notre subconscient.

 

Le subconscient, c’est comme une blessure du cerveau qui n’arriverait pas à se cicatriser. Et les pensées qui viennent du subconscient, de l’inconscient, sont comme du pus qui sort de cette blessure. Il faut que ça sorte, bien sûr. Et par la pratique continue de zazen, il n’y a bientôt plus de pus, il n’y a même plus de cicatrice, et finalement plus de trace...

 

[Photographie de pus de l’appendice humain, sous le microscope]

Quand nous avons des difficultés l’un avec l’autre, ce n’est pas la conscience qui domine mais le subconscient. Après on regrette. Je parle de vous ici, car la conscience est consciente pour celui qui est pratiquant — nonne, moine.

 

Quand Maître Deshimaru m’a donné l’ordination, il m’a dit : « Maintenant, vous êtes un véritable moine dans la transmission des patriarches : de moi, Sensei, Kodo Sawaki, Nyojo, Bodhidharma. Vous n’avez pas besoin d’être certifié par aucune organisation au Japon. C’est moi qui vous certifie. Et maintenant que je vous ai donné l’ordination de moine, vous n’êtes ni laïque ni monial ; vous êtes shukke, celui qui n’est plus attaché à quoi que ce soit. »

 

[...] Alors quand vous avez des difficultés, n’oubliez pas que votre ordination est complètement authentique. Et ne soyez plus dominé par des impulsions du subconscient. De vos karmas individuels. Bien sûr l’éveil est immédiat ; mais comme une pomme sur un arbre, avant de tomber, il faut que ça mûrisse. Et c’est par la pratique continue et automatique qu’on en finit avec le subconscient, l’inconscient.

 

Zazen, c’est comme presser la plaie pour que finalement tout le pus sorte, pour toujours. C’est comme ça que nous pouvons nous libérer de notre petit soi, de nos conceptions et nos principes personnels. Pour pouvoir avant tout pratiquer le vrai samadhi. D’abord dans le dojo, et puis partout, naturellement et automatiquement.

 

À ce moment-là, il n’y a plus de subconscient ; et l’inconscient et le conscient, comme le sujet et l’objet, deviennent un. Et ce un, comme vous le savez, c’est tout. Et à ce moment-là, vous n’êtes plus du tout Elaine, ou Juliette, ou Isabelle, ou Guy ; vous êtes Taikei, vous êtes Mokudo, vous êtes Sokei. Pas de différence.

 



Mondo avec Philippe Coupey, Dojo de Paris
le 5 juin 2005

 

Question : Vendredi matin, dans un kusen que tu as fait au dojo d’Auteuil, tu as comparé le subconscient à du pus qui sortait d’une plaie qui serait au cerveau, qui serait la blessure du cerveau, et qu’on presserait pour en faire sortir le pus.

 

C’est une image avec laquelle je ne suis pas d’accord. Parce que je trouve que ça met quelque chose de péjoratif, comme si le subconscient c’était quelque chose de mauvais... parce que le pus, c’est quand même une infection... et donc je voulais que tu précises ta pensée ou que tu expliques ce que tu as voulu dire par là.

 

Réponse : Pas mauvais, mais ça existe et il faut que ça sorte ! Il faut qu’on en termine, qu’il n’y ait plus toujours le subconscient qui nous amène, et qui prend l’ascendant sur la conscience. C’est la conscience qui doit nous amener.

 

Automatiquement et naturellement, il faut que ça sorte. Et avec des années de pratique, ça sort. Mais au début il y a beaucoup de... au lieu de dire « pus », on pourrait dire comme de l’eau qui fuit par un robinet, goutte après goutte. Ca te plaît mieux ?

 

[Photographie de Sokei-an Shigetsu Sasaki, 1882-1945, le premier maître Zen japonais qui s’installait en permanence aux États-Unis]

 

Q : Oui.

 

R : Alors disons ça.

 

[La personne fait gassho et retourne à sa place.]

 

R : Mais ça ne vient pas de moi l’image du pus. C’est maître Sokei-an qui le dit, et je l’ai trouvé très bien, très exacte. (1)

 


 

(1) « Cela qui s’écoule est Klesha — vos peines, les nombreuses pensées inutiles et les idées de souffrances qui sourdent de votre esprit comme du pus s’écoulant d’un furoncle. Klesha représente les fuites de désir et d’ignorance. » Zen Pivots (1998: Weatherhill, p. 61)




Kusen de Philippe Coupey, Dojo d’Auteuil, Paris
le 9 septembre 2005

 

Ne perdez pas l’occasion de bien regarder, bien observer vous-même.

 

Bouddha avait fait une analyse — on pourrait même dire une analyse scientifique — sur le fonctionnement de son propre esprit, pour pouvoir comprendre le monde et pouvoir toucher la réalité.

 

Et bien que les scientifiques se servent de loupes pour regarder, observer (et les psychanalystes aussi), à ma connaissance ils ne regardent pas la conscience, certainement pas leur propre conscience. Ils regardent par exemple les rêves, ce mélange de tout qui n’a aucune racine et aucune signification profonde — on pourrait même dire une perte de temps.

 

Alors regardez bien, observez bien, sans perdre votre temps.

 



Remarques d’André Sachet, disciple de Philippe Coupey
le 19 octobre 2005

 

Dans ces kusen [de Philippe Coupey, du 3 juin et du 9 septembre 2005], la présentation de l’inconscient, sa définition, sa place, sont en contradiction avec la réalité. Les approches et découvertes psychologiques ont permis de découvrir l’inconscient, de le définir, de comprendre son fonctionnement et de le traiter.

 

Il s’agit de découvertes définitives, qu’on ne peut remettre en cause parce qu’elles correspondent à la réalité.

 

Dans d’autres domaines, on peut trouver de nombreux exemples de découvertes qui ont radicalement changé nos connaissances : en astrophysique, en médecine, en mathématique, en science de la terre, etc.

 

Ces travaux et découvertes sur l’inconscient ne sont pas une théorie particulière concernant la psychanalyse et sa pratique, mais elles sont devenues des références universelles utilisées dans tous les domaines de la psychologie, qu’elles qu’en soient les écoles et les maîtres. Aucune tentative théorique ou clinique ne peut aujourd’hui contourner ce qui est tout simplement une réalité.

 

La réalité et le zen vont particulièrement ensemble.

 

Ces deux kusen énoncent des affirmations inexactes. Le Maître d’aujourd’hui ne peut pas arguer de ce que disait Bouddha au sujet « du fonctionnement de son propre esprit ». Bouddha croyait aussi, comme tout le monde à son époque, que la terre était plate et que le soleil tournait autour.

 

Ce kusen se transforme ensuite en une charge incompréhensible qui, à travers les psychanalystes, vise le procédé thérapeutique en général : « les psychanalystes … ils regardent par exemple les rêves, ce mélange de tout qui n’a aucune racine et aucune signification profonde — on pourrait dire une perte de temps » … « blessures du cerveau … le pus … il n’y a plus de subconscient et le conscient et l’inconscient deviennent un … ». Que l’inconscient et le conscient deviennent un, ce n’est pas possible.

 

Le Maître spirituel de 2005 peut-il dire cela ? Lui viendrait-il à l’idée de préconiser la saignée au lieu du pontage cardiaque ?

 

L’approche psychothérapique s’adresse à des gens qui souffrent, qui souffrent beaucoup.

 

Maître Deshimaru n’était pas exempt des motivations inconscientes de sa mission. Il était, semble-t-il peu ouvert à ces problèmes, et ses travaux scientifiques avec Chauchard, par exemple, paraissent surtout des démonstrations assez « mécaniques ».

 

Maître Deshimaru — bien qu’il ait montré une réelle ouverture et compréhension aux problèmes et au désarroi de bon nombre de pratiquants au début de sa mission — n’était sans doute pas très ouvert (culture oblige) en ce qui concerne la psychologie, la place des femmes dans la société, la sexualité, etc.

 

L’anti-psychologisme qui est clairement exprimé dans ces kusen est déroutant car il insuffle l’idée que la psychologie et le travail psychologique (dont on ne peut extraire l’inconscient ) sont un obstacle à la pratique de la Voie.

 

Or, c’est tout le contraire.

 

Découvrir sa vraie nature c’est accepter de vivre avec son inconscient et ses manifestations.

 

Notre vraie nature humaine c’est notre inconscient, et notre inconscient c’est les fondations de la maison, enfouies en terre (enfance, construction de l’ego), mais qui tiennent le bonhomme debout (ou le font sombrer : névroses, psychoses , phobies, obsessions, délires).

 

Découvrir sa propre nature c’est peut-être, par la pratique de zazen, du silence, de l’abandon d’un intérêt excessif porté à sa personne, accepter de regarder en face les manifestations extérieures de notre inconscient (qu’on ne cerne pas bien puisque par définition elles sont inconscientes).

 

L’inconscient est au centre de notre pratique car il est une grande partie du squelette de notre mental, de notre psychisme.

 

L’existence de l’inconscient donne de la solidité à la pratique. Elle nous oblige à coller à la réalité et consolide le karma. L’inconscient est une base de notre foi profonde (vérité apportée par le Bouddha) en la notion de dépendance et d’interdépendance.

 

Nous sommes complètement dépendant de notre inconscient (même pour écrire ces lignes à un maître) et il est impossible de vivre et s’éveiller sans lui. L’inconscient c’est la vie.

 

«Le Zen, c’est la vie.» - Maître Deshimaru

 



Remarques de François Costi, disciple de Philippe Coupey, le 11 novembre 2005

 

L’inconscient ne peut être l’apanage d’une théorie, celle-ci même dite « scientifique » est par définition vouée à être remise en question d’un siècle à l’autre (et de nos jours parfois plus rapidement !) …

 

Par exemple, après avoir culpabilisé pendant plus d’un demi-siècle, avec la théorie freudienne de l’inconscient, les mères d’autistes et de schizophrènes, on « sait » aujourd’hui que les réponses sont plus au niveau biologique, avec des thérapeutiques, en particulier pour les schizophrènes, particulièrement efficaces en profondeur au delà d’un effet symptomatique (critiques faites entre autres aux anciennes molécules et plus généralement aux traitements médicamenteux dits allopathiques) …

 

D’autre part, même si on laisse de côté ce débat entre psychothérapies et chimiothérapies qui malgré tout montre que « la réalité » n’est pas forcément la même pour tout le monde, les psychothérapies elles-mêmes ne sont pas d’accord sur la définition de l’inconscient.

 

Pour n’en citer que quelques uns, l’interprétation sexualisée de Freud, la vision mythologique de Jung, le regard pragmatique de Milton Erickson avec leurs des conséquences sur des modalités de soins différentes voire opposées illustrent l’absence de dimension définitive de ces approches …

 

Quoi d’étonnant à ceci ? l’attachement n’est-il pas source d’erreur… psychanalyse, systémique, biologie du cerveau, quelle importance … il ne s’agit que de grilles de lecture probablement efficaces dans un contexte donné mais qui n’ont pas de valeur universelle…

 

De toute façon, il me semble qu’un maître zen n’a pas à tenir compte des dernières théories, son discours est par nature métaphorique … si la métaphore du « pus » permet à certains de mieux saisir la notion de non-dualité dans le dépassement de toute séparation et donc de la séparation conscient/inconscient qu’importe de quel inconscient parle-t-on, pourquoi s’attacher à une signification (partielle et partiale de surcroît) d’un mot plus qu’à une autre !

 

Les théories passent (comme les nuages dans le ciel), le zen reste … (ce qui est peut-être discutable … mais il s’agit d’un autre débat !)

 



Kusen de Philippe Coupey, Dojo de Paris
le 10 décembre 2005

 

La compassion ne vient pas de quelque chose d’externe ; elle vient d’une compréhension de la nature de notre existence. Mais pas de notre petite existence.

 

On dit toujours qu’il faut qu’on s’observe : bien sûr il faut qu’on s’observe. Mais il ne faut pas y passer trop de temps. Et aussi il ne faut pas perdre son temps à observer son petit soi. Observer son petit soi, c’est observer les phénomènes. Les phénomènes, même les phénomènes de la pensée, sont vides, ku, n’existent pas vraiment. Alors ne perdez pas votre temps à observer les phénomènes, évidemment externes mais aussi internes.

 

Pas besoin de faire une psychanalyse de soi-même, totalement inutile pour ceux qui pratiquent la Voie de Bouddha, ou pour ceux qui sont équilibrés. Sinon, c’est nécessaire, la psychanalyse. Mais ne perdez pas votre temps à faire un auto-examen, ce n’est pas la peine et c’est pas non plus la pratique.

 

Pour ceux qui débutent, ceci n’est pas évident. Ou peut-être c’est évident, je ne me souviens plus… Car quand on débute et même quand on termine avec le cercueil, pas besoin d’avoir une grande compréhension du zen, mais seulement l’esprit du début. L’esprit du début, c’est souvent l’esprit de foi et de confiance.

 

Puisque c’est ainsi, nous devons toujours être débutants. Mais pour cela soyez sans racine, ce qui veut dire par exemple : ne soyez pas attaché à vos six sens, pensant que ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’on pense est la vérité ou que c’est le mensonge. Car ce n’est ni l’un ni l’autre.

 

Et c’est finalement ça la compassion, comme dit Chögyam Trungpa : « la clarté qui contient la chaleur primordiale ». Et cette chaleur n’a rien à faire avec ce qu’on entend, ce qu’on voit, ni évidemment avec ce qu’on pense.

 



Extrait d’un article « La gravité est-elle illusion ? »
de Juan Maldacena, Janvier 2006

 

Juan Maldacena est professeur à l’École des sciences et de la nature de l’Institut pour les études avancées de Princeton, NJ, USA ; publié dans la revue Pour la science , N°339.

[« Circle Limit III », gravure 1959, de M.C. Escher]

 

[...] De nouvelles théories prédisent que l’une des trois dimensions de l’espace ne serait qu’une illusion, et qu’en réalité toutes les particules et les champs formant le réel évoluent dans un monde bidimensionnel. [...]

 

Plus précisément, ces théories prédisent que le nombre de dimensions réelles serait une question de perspective : les physiciens pourraient choisir de décrire la réalité comme étant soumise à un certain jeu de lois en trois dimensions ou, de façon équivalente, comme obéissant à un jeu de lois différentes dans un espace bidimensionnel.

 

En dépit de ces descriptions radicalement différentes, les deux théories pourraient rendre compte de toutes nos observations. Nous ne serions en aucune façon capable de déterminer quelle théorie est « vraiment » la bonne...

 

E. Konopka