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Tremblay-sur-Mauldre
Une chronique nouvelle qui suit la rivière des sesshin, des journées de zazen ou des initiations. Le long de ce fleuve large, tumultueux ou calme, nous croisons ou côtoyons parfois des karmas singuliers. Ce fut le cas le mois de novembre dernier dans un village à une heure de Paris…
Invités par le groupe de leur région. Reiryu Coupey et quelques nonnes et moines ont posé leurs zafus au Tremblay-sur-Mauldre, pour une matinée de zazen.
![]() À l’entrée de la salle municipale qui fait office de dojo, c’est une surprise… merveilleuse !
Elle ressemble à celle que l’on voit dans les Tintin et Milou, celle du bateau du capitaine Haddock. Et puis des bricoles qui n’ont rien à voir avec un village si loin de tout océan ou de tout autre représentant bouddhiste.
Au premier étage, de part et d’autre de l’entrée du gaitan, voilà des malles en cuir, et des bouquins à l’aspect vieillot et aux pages jaunies placés dans une armoire massive au style étonnant. Un indice enfin, des initiales : « B.C. » ?
Au Tremblay-sur-Mauldre, le village et le dojo baignent dans le karma d’un personnage superbement libre et étonnant : Blaise Cendrars.
Mais qui était donc ce type ? A 16 ans, il se tire de son pays si tranquille, la Suisse, la Chaux-de-Fonds (!) pour « griller le dur » du transsibérien et filer vers la Chine. Il a sans nul doute un don pour le business « efficace » : vente de cercueils, tire-bouchons et canifs … Plus tard Blaise, dont le vrai nom est Frédéric Sauser, s’installe pour la première fois en France et persiste dans le commerce en cultivant du cresson, et peu satisfait des résultats, il se fait apiculteur et déclare : « huit mille francs de miel par an, je suis riche ! » ( Un happy culteur !). On le voit ensuite à Bruxelles et à Londres où il partage la chambre de Charlie Chaplin, c’est une période de vaches maigres aux poches de pantalons vides et percées…
En 1912, il compose lors d’une nuit étoilée et en pleine dèche « Les Pâques à New York », un long poème libre. Dès le début de la guerre de 14 il s’engage dans la Légion Étrangère et perd le bras droit lors d’une putain d’offensive. À ce moment il déclare : « il reste encore le gauche ! En avant ! » Il quitte les champs de batailles et pratique alors des sports de combat et la dactylographie, rien de plus normal.
À la fin de la guerre, Blaise voyage de l’Amérique du Sud jusqu’en Afrique où il se fait prospecteur. Il écrit aussi à cette époque « Dix-neuf poèmes élastiques » (1919), « Kodak (Documentaire) » (1924) et « Feuilles de route » (1924).
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Je suis laid !
- Extrait de « Les Grands Fétiches » (1916).
De 1917 à 1940 la trace de l’animal est difficile à suivre : Méréville, le Brésil, correspondant de guerre pour l’armée anglaise et retour vers Paris.
Cendrars s’est orienté aussi vers le cinéma ou il travaille avec le metteur en scène Abel Gance. Sa poésie s’est faite plus rare lors de ses années sédentaires. Il écrit plutôt des récits, des nouvelles et des reportages où l’on retrouve un cocktail superbe d’exotisme, d’aventures, de forêts sauvages, de sexe et deviolences.
À Paris, du côté de Montparnasse, bien que détestant les milieux littéraires Parisiens, Blaise a côtoyé les plus grands artistes et écrivains du XXème siècle, des surréalistes, Picasso, le poète Francis Carco, Apollinaire, on retrouve aussi un portrait de lui peint par Modigliani.
Son contemporain, l’écrivain Paul Morand, disait de lui : « Blaise est un reporter de Dieu, un aventurier spirituel… » Son influence est encore très forte sur les écrivains majeurs contemporains comme Jim Harrison, qui dans le bouquin En Marge le cite comme l’un des plus grands auteurs qui l’ont inspiré.
Et qui a lu Blaise ne s’ennuie pas. Voici deux extraits qui m’ont bien plu. Le premier est un morceau de Bourlinguer (1948) :
Ledje était une pouffiasse, une femme tonneau qui devait peser dans les 110-120 kilos. Je n’ai jamais vu un tel monument de chaires croulantes, débordantes. Elle passait sa journée et sa nuitée dans un fauteuil capitonné, fabriqué spécialement pour elle et qu’elle ne cessait d’ornementer, d’enrubanner, lui tressant des faveurs, des nœuds, des lacets d’or et d’argent.
Vouloir faire l’amour avec Ledje, c’était faire une partie de chien courant. Quel joyeux petit animal ! Cela commençait par des courses, des jappements, des ébats, des coups de patte, des morsures, des rires, une lutte à en perdre haleine…On basculait sur le lit ou se livrait une bataille à la rigolade qui se terminait par des claques et des taloches pour rire, mais bien appliquées et bien senties comme on administre dans l’excitation du jeu à un jeune chien, avec l’arrière-but d’un bon dressage, et non pas de caresses à la manque.
Quand je lui demandais : Dis-moi, Ledje, tu ne te dépenses pas ainsi avec n’importe qui, hein ? Elle me répondait : Penses-tu ! Tu n’es pas le premier venu .Je te déteste, toi. Je n’aime que les saligauds. C’est pourquoi je me suis faite putain. Ah ! Les hommes…. ».
Et voici un autre extrait complètement différent, de « La Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de la France », parue en 1913.
Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare croustillé d’or,
Blaise Cendrars est mort et enterré à Paris en 1961, mais il a continué à bourlinguer (mais pas de la même manière qu’avec Ledje) : ses cendres furent transférées il y a quelques années à Tremblay et toutes les affaires retrouvées dans ce qui est maintenant l’entrée d’un dojo sont des restes de sa vie légués au village par sa dernière compagne : Raymone Duchateau.
Mais à lire sa biographie rebondissante, vivante et riche je me permets de poser cette question : « Blaise Cendrars est-il vraiment mort à Paris en 1961 ? ».
En tout cas : ![]() Entre deux zazen, j’ai couru faire un gassho sur sa tombe où est revenu enfin son avant-bras droit perdu à la guerre.
Karmas croisés : Regardez bien la dernière de couverture de Remède de Cheval de M.C. Dalley, un ami de Zen Road, et vous verrez bien que Blaise est parmi nous. Merci au groupe zen de Tremblay-sur-Mauldre.
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