Zen Road
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Kojun Kishigami Osho

 

« Maître Deshimaru a reçu la dernière ordination de moine donnée par Kodo Sawaki avant sa mort. Je suis le dernier à avoir reçu le shiho de Kodo Sawaki. En un sens, nous sommes les deux derniers auxquels il a transmis son esprit. Vingt-quatre ans après la mort de Deshimaru, me voici en France. En vous voyant tous ici, j’ai l’impression d’avoir retrouvé Deshimaru. »

— Le moine japonais Kojun Kishigami, Dojo Zen de Paris, 1er novembre 2006

[Le moine zen japonais Kojun Kishigami Osho, crâne rasé, portant ses vêtements de moine et une sourire]

Toshihidei Kishigami, fils aîné d’une famille de fermiers, est né sur l’île de Shikoku un mois avant l’attaque de Pearl Harbor. Vers neuf ans, il s’éveilla profondément à l’injustice dans le monde et jeune garçon, il était empli du désir de devenir politicien pour aider à changer la société et mettre fin aux inégalités.

« Mais avec le temps, j’ai réalisé que tout changement de ce type serait limité. Seul un changement du cœur humain serait apte à produire une solution. Et pour cela, au lieu de faire des discours, le mieux serait de commencer par se changer soi-même. Et je suis devenu ainsi une sorte de chercheur. C’est ainsi que je suis entré dans la Voie. »

Adolescent, il lut La Bible, Confucius, Lao Tseu, Héraclite et d’autres œuvres spirituelles et philosophiques. Mais l’enseignant qui fit la plus forte impression sur le jeune Kishigami fut la Nature elle-même.

De son enfance, Kishigami dit : « J’ai eu la chance de grandir au sein de la nature, ce qui m’a permis de développer une certaine affinité avec elle. Ainsi, aux messages parlés et pensés, je préfère ceux que la nature m’envoie lorsque je contemple la lune ou le crépuscule d’automne. Les constants changements qui ont lieu dans la nature m’ont imprégné de la sensation d’impermanence. Je l’ai apprise instinctivement et physiquement, par le contact que j’avais avec le monde de la nature. »

Un soir, à l’âge de treize ans, il sentit qu’il ne faisait plus qu’un avec le soleil couchant. Il identifia ceci au satori zen sur lequel il avait lu des livres, mais il ne fut pas particulièrement impressionné.

« Je me suis dit ce n’était pas grande chose et que cela pouvait même être dangereux. »

À peu près à la même époque, il apprit l’existence du zen de Dogen et de l’école Soto qui recommandaient la pratique de zazen sans but. Pour Kishigami, ceci était quelque chose de pur, quelque chose à explorer. Avec enthousiasme, il commença à lire Dogen et d’autres maîtres zen. Il fut particulièrement impressionné par Eisai, un maître Rinzai qui disait que le monde supportait et soutenait les êtres humains et non l’inverse. Un jour, alors qu’il balayait la cour d’école, il sentit quelque chose qui lui caressait la joue. Cette sensation se reproduisit plusieurs fois les trois jours suivants, et une nouvelle fois, le jeune homme apprit par la nature ce que d’autres disaient dans des livres.

« C’était une sensation d’éternité », se rappelle-t-il, « comment l’univers nous rend vivant et nous porte, au-delà de notre propre volonté. »

Il entreprit de chercher un maître authentique et apprit l’existence de Kodo Sawaki. Le Kishigami âgé de quinze ans écrivit au Sawaki âgé de soixante-dix ans :

« Cher Maître, j’imagine que rien ne peut surpasser le satori, mais permettez-moi de vous dire que je n’ai personnellement aucune intention d’obtenir ce fameux satori, même si cela fait de moi le plus mauvais étudiant de la classe. »

Sawaki répondit par une carte postale : « J’ai bien reçu ta lettre. Je suis complètement d’accord avec toi. »

[Le moine zen japonais Kojun Kishigami portant des lunettes et regardant un album des vieilles photos en noir et blanc de son maître]

Sawaki encouragea Kishigami à venir continuer ses études dans une école secondaire située près de son temple, Antai-ji, à Kyoto. Mais le père du garçon ne le permit pas et Kishigami se rendit à cette décision.

« Je me suis dit que je ne devais pas le faire souffrir. J’ai réalisé qu’on ne devait pas sacrifier les autres en cherchant la Voie. »

Sans se laisser démonter, Kishigami se rendit à Antai-ji les week-ends et pendant les vacances pour assister aux teisho de Sawaki et participer aux sesshin. Au cours de sa toute première visite, il se retrouva dans la chambre du maître.

« Ses premiers mots alors qu’il enlevait son rakusu de voyage, furent : ‘Ah, tu t’es donné la peine de faire tout ce voyage pour venir ici ? Bienvenu !’ J’étais assis sur mes talons et j’ai dit : ‘Oui !’ Ce fut tout. Avant de le voir, je pensais que je poserai toutes sortes de questions, mais quand la chose se produisit, cela suffit. Des dix ans que je passai avec mon maître, cette première rencontre de trois minutes m’impressionna le plus. Kanno doko : le courant passa entre nous. »

[Photo décolorée de quatre moines zen japonais debout avec les crânes rasés, en robes noires et les rakusu traditionnels portés sur la poitrine]

Bien qu’à cette époque il demanda l’ordination de moine, ce ne fut que cinq ans plus tard, en 1962, que Kishigami fut ordonné par Sawaki. Il reçut le shiho de lui en 1965, un mois après que Deshimaru ait reçu l’ordination de moine. Kodo Sawaki mourut en décembre de cette même année ; quelques années plus tard, Deshimaru partit pour la France. Kishigami continua à pratiquer dans divers temples et séjourna à Eihei-ji plusieurs fois. À l’une de ces occasions, pendant le printemps 1970, il reprit contact avec Deshimaru, qui était revenu à Eihei-ji pour recevoir son certificat de missionnaire.

Après plusieurs années, ne trouvant personne avec qui développer une relation de profonde confiance telle qu’il l’avait expérimentée avec Sawaki, Kishigami décida que zazen serait désormais son maître et il retourna à son premier enseignant : la nature. Il n’avait pas encore atteint ses quarante ans quand il partit dans la montagne, où il demeura 26 années jusqu’à sa visite en Europe.


[L’extérieur d’un bâtiment modeste en bois, entouré d’arbres, des vêtements mises à sécher au premier plan]

Aucune route ne mène à Jinko-an. Le lieu est accessible à pied : une marche vigoureuse de dix minutes à travers la forêt de la Préfecture de Mie sur un sentier qui croise des ruisseaux et des rondins de bois, offrant parfois des escaliers en forme des racines d’arbre, immenses et noueux. À cause de l’intrusion occasionnelle de chercheurs de curiosité ou d’adolescents du village, on trouve un panneau en bois à l’entrée qui dit, en gros :

« Voici un lieu pour ceux qui pratiquent sérieusement la Voie du Bouddha. Si zazen ne vous intéresse pas — défense d’entrer. »

[Kishigami tenant une pancarte en bois mince couverte de caractères japonais signifiants « Défense d’entrer »]

La petite enceinte est composée d’un bâtiment de deux pièces comprenant un dojo et un espace pour la cuisine et l’accueil ; à l’écart, un minuscule pavillon pour dormir bourré du sol au plafond de livres et de photos de Kodo Sawaki ; des cabinets/douche extérieurs ; et un grand potager.

Pendant ses treize premières années passées à Jinko-an, Kishigami alla puiser son eau dans un ruisseau voisin et lut à la lueur des bougies et des lampes à huile. Avec l’aide d’un disciple, il finit par creuser un puits et installer l’électricité.

Depuis son arrivée, il organisa une sesshin de cinq jours et une journée de zazen par mois avec un petit groupe de participants et bien sûr il continua zazen tout seul.

« J’appris des choses par zazen. Mais pour éviter que cette pratique devienne trop subjective et me fasse dévier de la Voie, j’étudiai les textes bouddhistes et la philosophie indienne. Et j’eus un échange avec la nature pour authentifier et certifier ma compréhension. Ces trois piliers ont été mes maîtres durant ces trente dernières années : zazen, la sagesse des anciens maîtres et la nature. »

Bien qu’il vive seul, Kishigami reçoit souvent des visiteurs dans son ermitage, dont sa disciple depuis 15 ans, une femme nommée Jisho, qui vit à 90 minutes de là. Il s’est aussi fait des amis des sangliers sauvages, des singes, des chauve-souris et des tortues de terre qui vont et viennent. Il est souvent invité à diriger des zazen ou à enseigner la couture du kesa à des groupes du voisinage, et deux ou trois fois par mois, il fait le voyage de six heures pour rendre visite à sa mère âgée qui est restée vivre sur l’île de Shikoku.

[Kishigami en veste samui et pantalons bleus, une serviette blanche sur sa tête, marchant sur le chemin de son ermitage bordé de bambou]

« Il y a des moines qui me critiquent en disant qu’au lieu de vivre en reclus dans la montagne, je ferais mieux de plonger dans le social, de répandre le bouddhisme, de prendre la charge d’un temple. Deux fois on m’a demandé de diriger un grand dojo, mais j’ai refusé car je sentais que mon zazen n’était pas encore assez mûr. Alors je suis resté vivre dans la nature. »

Malgré ses réserves, il semblerait que sa décision en 2006 de se rendre en Europe a élargi le sentier qui mène à son ermitage et qui en descend.

En novembre 2007, Philippe Coupey, Jurg Augstburger et Elaine Konopka de la Sangha Sans Demeure ont été invités à Jinko-an. Leur visite suivait une sesshin à Tenryu-ji dans la Préfecture de Fukui et l’exécution réussie par Philippe Coupey de la cérémonie de hossenshiki (shuso), que Kishigami avait aidé à arranger. (Ce voyage sera le sujet d’un prochain article sur Zen Road.) Et Osho descendra de sa montagne une nouvelle fois cet été, avec une longue visite en Allemagne en août 2008.

« Mes actions sont basées sur ma propre personnalité. », dit-il. « Mais je tire ma force de l’enseignement de mon maître. Même si les temps ont changé, l’esprit de Sawaki est toujours là. J’ai la sensation que c’est cette énergie qui m’a amené en Europe. »